CRISE SANITAIRE, INEGALITES ET PAUVRETE

Mettre les villes à l’arrêt sauvera certes [des gens] du coronavirus, mais ces mêmes personnes seront alors en proie à la famine.

Imran Khan, Premier ministre du Pakistan

Le Coronavirus a déjà tué plus de 170 000 personnes dans le monde entier en l’espace de quelques semaines. Selon Elsland & O’Hare (2020), la pandémie pourrait tuer près de 40 millions de personnes. Mais au-delà des aspects sanitaires, s’ajoutent hélas des aspects économiques. Le confinement a marqué un arrêt brutal de production dans le monde entier. Et pour couronner le tout, il semble que ceux qui vont subir de plein fouet simultanément les crises sanitaire et économique, sont les plus démunis. Ce document vise à présenter les conséquences économiques de la crise sanitaire sur les populations les plus pauvres. Le confinement touche les populations fragiles notamment par le fait qu’il affecte principalement le marché du travail, donc l’emploi et les salaires. Il convient alors de présenter au préalable l’impact de cette crise sur le marché du travail, une des principales sources d’inégalités et pauvreté.

Les chiffres annoncés sont, à ce titre, éloquents : Le chômage mondial devrait croitre de plusieurs millions ; la dégradation économique générée par la crise sanitaire pourrait se traduire par une explosion de la pauvreté, avoisinant le demi-milliard de personnes. En d’autres termes, cela correspondrait à un bond en arrière de 30 ans en termes de pauvreté. Le message est très simple : si la lutte sanitaire contre la propagation du virus ne s’accompagne pas de mesures économiques conséquentes, le coût se paiera en inégalités et pauvreté.

Chômage et Pandémie

Afin d’analyser les effets de la pandémie sur le marché du travail, on peut se laisser tenter par quelques comparaisons historiques. Si l’on regarde du côté de la Peste Noire, celle-ci s’est notamment traduite par une croissance des salaires dans le secteur agricole (Hamermesh, 2020). En effet, ayant décimé près d’un tiers de la population européenne, et surtout dans les zones urbaines, cela avait créé une forte tension sur les marchés du travail. Afin de ne pas assister à des départs massifs de travailleurs des campagnes vers les villes, les salaires agricoles ont augmenté. Emettre cette hypothèse dans le cas du Covid-19 ne semble pas raisonnable du fait que, d’une part, le taux de mortalité est nettement plus faible et d’autre part, le secteur agricole n’est plus aussi important. 

Sans doute, le cas le plus proche serait d’observer les effets sur le marché du travail de la grippe espagnole de 1918 (Clay, 2020). Néanmoins, il n’est pas aisé de clairement identifier l’impact du virus sur le marché du travail, puisque en 1918, le contexte est dominé par la Première Guerre Mondiale (la phase la plus meutrière de la pandémie s’est produite entre août et octobre 1918, et l’Armistice a eu lieu en Novembre 1918). Bien entendu, la grippe, tuant près de 50 millions de personnes, soit 2% de la population mondiale a affecté le marché du travail. Toutefois rappellons que cette grippe s’est fortement propagée auprès des jeunes (20-40 ans) constituant ainsi la partie la plus importante du marché du travail, notamment à cause de la très grande précarité, obligeant à travailler faute de quoi, il n’y avait pas de revenu et donc de quoi manger. Ajoutons à cela un système de Santé quasi-inexistant. Le virus avait contribué à la baisse de la demande de travail à très court terme, mais de faible amplitude, l’économie américaine (dont les données sont les plus fiables) s’est vite remise de cette crise sanitaire. On observe une récesssion aux Etats-Unis entre de 1920 et 1921, dont le rôle imputable à la grippe espagnole demeure somme toute très discutable (la crise relevant davantage de la polique monétaire menée à ce moment-là). La pandémie de Covid-19 n’est pas réellement comparable à la crise espagnole. D’une part, selon les données actuelles, elle touche principalement les seniors, qui sont généralement en dehors du marché travail. Par ailleurs, cette pandémie ne devrait pas avoir un effet létal aussi important que la grippe espagnole. Enfin, les filets de sécurité sanitaires et financiers, même s’ils sont très hétérogènes entre les Etats, sont bien plus importants que ceux de 1918.

En réalité, les conséquences du virus sur le marché du travail ne seront pas directement liées aux désastres sanitaires (maladies, décès etc.), mais davantage via les mesures économiques qui seront prises pour éradiquer le virus (fermeture de frontières, des commerces, limitation des échanges commerciaux, limitation de la demande via le confinement, etc.). C’est sur la base de ce constat, que des estimations ont été réalisées, en particulier par l’Organisation Internationale du Travail (2020). Ces projections se fondent sur la base de trois scénarii de chute de PIB : un optimiste (-2% PIB), moyen (-4% PIB), pessimiste (-8% PIB). Les résultats apparaissent dans la figure 1 ci-dessous. En clair, dans le scénario optimiste, la crise devrait causer entre 3 et 7 millions de chômeurs supplémentaires dans le monde, et dans le pire scénario entre 13 et 36 millions de chômeurs supplémentaires. On peut noter deux choses. Tout d’abord, ces chiffres peuvent paraitre importants, mais finalement, rapportés au volume de la main d’œuvre mondiale, soit 3, 3 milliards de personne, ils demeurent relativement insignifiants en pourcentage. N’oublions tout de même pas que même si ce taux est faible, il correspond à une réalité que vivent ou vivront au quotidien des millions de personnes. Par ailleurs, on constate que ce sont les pays les plus riches qui devraient être le plus touchés par le chômage. On pourrait croire que pour une fois les pays pauvres sont épargnés. Ce n’est pas le cas. Pour ces derniers, le marché du travail officiel semble moins touché du fait de la présence d’un marché informel important, et de la possibilité pour ces travailleurs de retourner travailler en zone rurale, secteur prégnant dans les pays en développement. 

Figure 1 : Impact d’une baisse de la croissance mondiale sur le chômage selon trois scénarios,  dans le monde et par groupes de revenus (en millions)

Source : International Labor Organisation (2020)

Si le Covid-19 a été une source de croissance du chômage dans les pays riches, il convient néanmoins de relativiser cette hausse. Et si certains travailleurs en avaient « profité » pour quitter le marché du travail ? Coibion, Gorodnichenko, & Weber (2020) se sont focalisés sur le marché américain, et ont réalisé une analyse bien plus fine des conséquences du COVID-19 sur l’emploi que celles réalisées par les autorités dont les études s’appuient sur le système d’allocations chômage. Depuis mars 2020, les demandes ayant explosé, ces dernières ont d’énormes difficultés à clairement identifier le nombre de demandeurs d’emplois. Par ailleurs, une importante partie des chômeurs sont inéligibles au système d’allocation chômage, et ne sont pas pris en compte. Les auteurs ont alors préféré utiliser une nouvelle enquête auprès des ménages, et mettent en exergue trois résultats importants. Tout d’abord, le déclin de l’emploi américain est quasiment sans précédent sur un si court laps de temps, et plus important que la crise de 1929. En clair, 20 millions de personnes ont perdu leur emploi. Etrangement, le chômage a certes augmenté mais non de manière proportionnelle à la perte des emplois. En fait, ces 20 millions de chômeurs en plus, qui normalement auraient du se concrétiser par une hausse de 3,5 points de chômage, n’ont conduit qu’à une hausse de 2 points de chômage. Ils en déduisent ainsi leur troisième résultat consistant à dire que le virus a suscité une importante chute du taux de participation au marché du travail. Plus précisemment, une part importante des personnes ayant perdu leur emploi en ont profité pour se mettre à la retraite plutôt qu’au chômage. A priori, il n’y a pas de raisons de penser qu’en Europe, nos séniors proches de la retraite ne vont pas se laisser tenter par un départ anticipé. 

Un autre point important, devant être mis en perspective, est que s’il est vrai qu’à très court terme, le chômage ne devrait pas être fortement touché par la crise sanitaire, ce dernier sera indéniablement corrélé au scénario de reprise de l’activité économique. Le BIT admet d’ailleurs que ses estimations (25 millions de chômeurs) peuvent être largement sous-estimées si la reprise n’a pas lieu. Et si le chômage était amené à croitre, ses effets pourraient être encore plus dévastateurs et persistants sur le long terme, ce que les économistes nomment « l’hystérèse du chômage ». L’idée est simple : la crise aujourd’hui augmente temporairement le chômage. Lorsque la crise disparait, le chômage demeure élevé. L’exemple de la crise des subprimes et du chômage aux États-Unis illustrent bien les phénomènes d’hystérèse. La crise financière de 2007 ayant conduit à une hausse du chômage courant, a poursuivi ses effets en 2015. Yagan (2019) estime qu’une hausse du chômage de 10% en 2007-2009 avait encore des effets 6 ans plus tard, en causant une baisse du taux d’emploi de 3%. Aussi, il est parfaitement imaginable qu’une croissance du chômage actuelle se traduise in fine par une longue période chômage. 

Les peu qualifiés, les premiers touchés par la crise

S’il est vrai que le chômage semble en définitive peu touché (tout du moins à court terme), c’est sans doute par le jeu d’un ajustement des heures travaillées. Ainsi, les estimations du Bureau International du Travail (2020), montrent que sur le second trimestre 2020, le nombre d’heures travaillées chutera de 6,7%, correspondant à l’équivalent de 230 millions d’emplois équivalent plein temps (40h par semaine). Ces baisses de travail se concrétisent clairement par des baisses de revenus, évidemment loin d’être homogènes selon divers critères. Il existe différents moyens d’appréhender les inégalités, en termes d’emplois ou de revenus, générées par cette crise sanitaire et les mesures prises afin d’éviter la propagation du virus. Mais en définitive, quelle que soit la porte d’entrée des inégalités, ce sont inévitablement, en bout de chaine, les travailleurs les moins qualifiés qui subiront les conséquences de cette crise, dans la plupart des pays. Le niveau de richesse du pays permettra simplement d’atténuer l’effet « néfaste » de la crise sur les moins qualifiés, créant là encore d’autres inégalités entre les moins qualifiés eux-mêmes selon le pays de résidence. Plusieurs arguments mettent en lumière le fait que les travailleurs pauvres seront davantage touchés par la crise. 

Prenons les secteurs d’activités. Nous savons d’ores et déjà que les travailleurs seront plus ou moins affectés par la crise selon les branches économiques. Dans certains secteurs, la production s’est littéralement effondrée. On retrouve ici la restauration, l’hôtellerie, l’industrie manufacturière ou le commerce (voir tableau 1). Dans ces secteurs, les travailleurs subiront de plein fouet les conséquences du confinement. Or, ces activités, pesant près de 38% de l’emploi mondial, soit 1,25 milliard de travailleurs, produisent des biens et services à l’aide d’une importante main d’œuvre peu qualifiée.

Tableau 1 : Travailleurs en Danger ; Perspectives par secteur

Source : Bureau International du Travail, 2020

Nous savons également qu’en période de crise, les ajustements de main d’œuvre nécessaires s’effectuent en premier lieu sur les contrats précaires, l’utilisation de ces derniers reposant justement sur les facilités d’ajustement de conditions de travail (horaires, salaires, voire licenciement) en cas de nécessité. Or dans les secteurs très exposés, et notamment dans la restauration, l’hôtellerie, ou le commerce, le recours aux emplois précaires est très important. Ce sont souvent des emplois à temps partiels, très flexibles en matière d’horaires et de contrats, et concernent en grande majorité des emplois peu qualifiés. 

La crise affecte les travailleurs peu qualifiés via un autre canal du marché du travail, celui du secteur informel. Ce dernier regroupe les emplois qui, légalement, illégalement ou dans la pratique, ne sont pas (ou très peu) couverts par des dispositions formelles, telles que par exemple une protection sociale. On pense notamment aux travailleurs indépendants, les travailleurs domestiques, les vendeurs ambulants etc. Bien entendu, là encore, ces emplois nécessitent pour l’immense majorité peu de qualification. L’économie informelle regroupe près de 2 milliards de travailleurs, non couverts par la protection sociale, et situe principalement, mais non exclusivement, dans les pays pauvres (Indonésie, Inde, Nigéria pour les plus importants, dépassant 80% de leur emploi total). Ces populations n’ayant pas accès aux soins sont plus exposées aux risques du virus, contraintes de travailler faute de quoi leurs revenus s’évaporent. A l’instar de la Peste Noire au 14ème siècle, ayant tué essentiellement les populations les plus pauvres (Duncan & Scott, 2005), il semble bel et bien que les pandémies affectent non seulement les personnes vulnérables sur le plan médical, mais également les plus fragiles sur le plan économique. (Lee & Cho, 2016). Si l’on imagine assez aisément que dans les pays pauvres les crises sanitaires affectent les plus démunis, le constat s’applique également aux pays riches, qui pourtant offrent un système de protection sociale plus développé. L’explication repose notamment sur le fait que très souvent les systèmes de protection sont complexes à appréhender, et ceci est d’autant plus vrai pourles travailleurs peu qualifiés ne maitrisant les rouages administratifs. Ce constat s’est observé aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, où des études ont montré que les travailleurs à faibles revenus se méfient des annonces de protection sociale faites par les autorités. En effet, ces travailleurs éprouvent de grandes difficultés à comprendre le système d’aide, et n’en bénéficient donc pas (Ahmed, Ahmed, Pissarides, & Stiglitz, 2020). Plus généralement, les Etats-Unis se caractérisent par de grandes disparités en matière d’accès à la santé. Des travaux de la Fed (2020) sur les conditions de vie des Américains identifient de nombreuses inégalités entre les individus. Celles concernant les inégalités de revenus sont déjà bien connues. Si 70% des travailleurs à temps plein bénéficent d’une couverture en cas de maladie, ils ne représentent que 27% parmi les travailleurs à temps partiel, et 8% parmi les contrats très précaires. Un quart déclare avoir renoncé à un ou plusieurs types de soins de santé au cours de l’année précédente pour des raisons d’accessibilité financière. En France, malgré une protection sociale très développée, les travailleurs à faibles revenus sont aussi plus touchés par les risques sanitaires. Une étude menée par Stabile, Apouey, & Solal (2020) montre notamment dans le secteur de la « Gig Economie », faisant référence aux petits boulots de livreurs de nourriture (Uber Eats, Deliveroo…) ou conducteurs (Kapten, Le Cab…), une part non négligeable de ces travailleurs a continué à travailler après le confinement afin de ne pas subir de pertes de salaires (n’ayant pas droit à des indéminités de chômage). 

Le risque d’explosion de la pauvreté

La conséquence la plus alarmante de cette crise sanitaire demeure l’explosion de la pauvreté du fait de la crise économique. Même si les chiffres demeurent très incertains puisqu’il est encore très difficile d’évaluer clairement les conséquences en matière de croissance de la crise, il est certain que la pauvreté augmentera de manière drastique, si aucune politique n’est mise en œuvre. Plusieurs facteurs sont à la source de cette explosion. 

Tout d’abord, l’impact sur le marché du travail et les baisses de revenus sont évidemment une première source de pauvreté. L’OIT estime que la baisse du revenu du travail serait comprise entre 860 et 3440 milliards de dollars, générant entre 8,8 millions et 35 millions de pauvres supplémentaires[1] du fait du Covid-19. Une analyse plus fine des mécanismes de transmission nécessite de prendre en compte, certes l’impact sur la productivité de travail, mais également sur la productivité globale des facteurs (il n’y pas que le travail qui est affecté, mais tout le système de production), ainsi que le choc commercial affectant les échanges et donc la production mondiale. Une analyse de l’IFPRI met en avant que l’élasticité de l’extrême pauvreté est comprise entre -3 et -1,6. En d’autres termes, pour une croissance réduite de 1%, la pauvreté s’accroit de 1,6 à 3%, soit de 14 à 22 millions de pauvres supplémentaires[2]. La pauvreté augmenterait fortement suite au ralentissement des échanges mondiaux, notamment dans les pays d’Afrique, et dans les zones rurales. Ce résulat ne semble pas surprenant, dans la mesure où les pays africains sont dépendants de leurs exportations, en particulier dans le secteur agricole et certaines matières premières. On peut d’ailleurs encore approfondir l’étude en analysant bien entendu les chutes de revenus monétaires, mais également les chocs de consommation, certains pays fournissant des données sur les consommations et non les revenus. Sumner, Hoy, & Ortiz-Juarez, (2020) se distinguent doublement par rapport aux deux analyses précédentes. Ils estiment l’impact sur la pauvreté, en intégrant ces données de consommation en plus des données sur le revenu (tel l’OIT ou IFPRI). Par ailleurs, ils généralisent le concept de pauvreté en retenant trois critères de pauvreté absolue : un panier/revenu où un valeur monétaire serait inférieure à 1,90$/jour (IFPRI), 3,20$ (OIT), et 5,50$/jour. Leurs conclusions sont sans appel : le nombre de pauvres pourrait s’accroitre de 85 à 135 millions (contraction du revenu/tête de -5%), 180 à 280 millions de plus (contraction du revenu/tête de -10%), voire 420 à 580 (contraction du revenu/tête de -20%). Là encore, les pays les plus touchés se situeraient sur les continents asiatique et africain.

Tableau 2 : Effet du Covid-19 sur la Pauvreté selon Différentes Études

OIT IFPRISumner et al
Scénarios de Baisse des revenus De 2% à 8%Autour de 1%De 5% à 20%
Critère Pauvreté3,20$/jour1,90$/jour1,90$/jour3,20$/jour
Nombre de pauvres supplémentaires9-35 millions14-22 millions180-420 millions280—580 millions

Bien entendu, on comprend aisément que la pauvreté touchera principalement les pays les moins avancés. Néanmoins, les pays riches ne seront pas épargnés. Si l’on se concentre sur les États-Unis, le risque de pauvreté pour une part importante de la population est grand. Les conditions de vie, déjà avant la crise du Covid-19, demeurent très difficiles pour de nombreux Américains. Plus d’un quart des ménages déclarent que leurs revenus doivent être complétés par des activités informelles. Pour près de la moitié des Américains, les dépenses annuelles ont été supérieures aux revenus qu’ils ont gagnés. 44% des adultes déclarent qu’ils ne pourraient pas faire face à une dépense d’urgence de 400$ (ou alors ils seraient contraints d’emprunter ou de vendre quelque chose). Les États-Unis ont la culture de l’endettement. Et cette dette demeure très inquiétante. Avant la crise du Covid, un grand nombre d’Américains connaissent des difficultés à rembourser leurs dettes. Près de 9 millions d’étudiants ayant contracté des prêts sont dans l’incapacité de rembourser leur crédit, 7 millions de personnes ont du retard sur le crédit automobile, près de 12% des crédits à la consommation sont « douteux », signifiant que, soit la mensualité n’a pas été payée soit reconduite. En d’autres termes, cette crise sanitaire conduisant à une crise de l’économie réelle, pourrait très bien se finir par une crise financière. La causalité serait donc ici renversée par rapport à la crise de 2007, où le point le point de départ est la crise financière se diffusant ensuite au secteur réel. On pourrait d’ailleurs parfaitement imaginer que les crises dans chaque secteur (réel et financier) s’entretiennent l’une l’autre et entrer dans une longue récession. Comme pour la crise des subprimes, les Américains les plus démunis seraient les plus touchés par cette crise économique et financière. L’Europe ne serait pas épargnée de manières directe et indirecte. D’une part, les enseignements de la crise de 2007 ont montré l’importance et la vitesse de propagation de crises entre les continents, notamment à travers le marché financier. Si les Etats-Unis accusaient une crise financière, irrémédiablement et très rapidement, le marché financier européen subirait indirectement des dégâts financiers importants lui aussi. Plus directement, les ménages européens font également face à des risques de pauvreté élevés, même si ces derniers sont très hétérogènes entre les pays. On appréhende la pauvreté en Europe de manière relative : on considère qu’un individu est pauvre lorsqu’il gagne moins de 60% du revenu médian. Dès lors, on observe aisément le taux de pauvreté. Néanmoins, une démarche originale consiste également à se demander comment les Ménages affronteraient cette période de confinement, et seraient capable de faire face à d’éventuelles baisses de revenus durant la crise. Nous savons que l’on peut puiser dans notre épargne afin de compenser la perte de revenu, lorsque cela est possible. Or, de nombreux ménages ne possèdent pas suffisamment de richesse pour supporter seuls ces baisses de revenus. En d’autres termes, on appréhende ici le « risque de pauvreté ». Cela correspond au fait qu’un ménage ne dispose pas d’une richesse suffisante pour maintenir son niveau de vie au-dessus du seuil de pauvreté durant une période de crise (ici 3 mois par exemple), s’il ne devait compter que sur lui-même, sans aucune autre aide de l’Etat. Gambacorta, Rosolia, & Zanichelli (2020) ont réalisé une étude sur les pays européens. La Figure 2 ci-dessous décrit les populations sous le seuil de pauvreté (en abscisse, part de la population gagnant moins de 60% du revenu médian) et la population risquant de passer sous le seuil de pauvrété (en ordonnée, part de la population n’ayant pas suffisament de richesse pour rester au dessus du seuil de pauvreté durant 3 mois). 

Figure 2 :  Taux de pauvreté et Risque de Pauvreté

Ce graphique met en évidence deux points importants. Le premier résultat est que la population pauvre et celle risquant de devenir pauvre ne se recouvrent. En d’autres termes, le taux de pauvreté en Europe varie entre 16% et 31%. La population risquant la pauvreté est plus importante et varie entre 25% et 90%. Le deuxième résultat est que les pays européens présentent des risques de pauvreté très différents. Ainsi en Autriche, Pays-Bas ou Malte, le risque de pauvreté est relativement faible (entre 25% et 35%). En Italie, Belgique, ou en France, des pays très touchés par le virus, le risque de pauvreté touche près de la moitié de la population. Pour les pays de l’Est, notamment la Croatie, la Lettonie, plus de 80% de la population passerait sous le seuil de pauvreté si elle ne devait compter que sur elle-même.

Le Covid-19 est la plus grande crise que nous ayons connue depuis de la seconde guerre mondiale. Il pleut actuellement des milliards sur les économies. Cela peut paraître effarant, affolant, mais les gouvernements ont-ils vraiment un autre choix que la mise en place de politiques de soutien à l’offre et à la demande ? Le coût n’est-il pas démesuré ? On pourrait alors se pencher, comme le font certains économistes, sur le prix d’une vie, et effectuer des calculs d’arbitrage. Le problème est que ces calculs n’intègrent pas les mouvements collectifs et conséquences sociétales qui peuvent être dévastatrices, et pour le coup, très couteuses économiquement. Inégalités, pauvreté et pandémie génèrent les « morts du désespoir » comme le rappelle Baldwin (2020), et sont indubitablement les ingrédients de base d’un cocktail Molotov social. Quel serait le prix de l’explosion d’un Etat ? 

Cet article est issu du dossier constitué par l’Equipe ERMEES de l’Université de Strasbourg sur les conséquences économiques du Covid-19.


[1] L’OIT retient le critère de pauvreté absolue : un travailleur pauvre correspond au fait que le revenu du travail est inférieur à 3,20$/jour.

[2] IFPRI définit un pauvre comme une personne gagnant moins de 1,90$/jour. 


Bibliographie