Un Revenu Universel incite-t-il à l’oisiveté ? L’exemple des gagnants au loto belge

En cette période pré-électorale en France, il semble que la question du Revenu Universel fasse grandement débat. Il est clair que l’attribution d’un montant de manière inconditionnelle, indépendante du revenu ou de la situation de l’emploi, soulève de nombreuses questions. Parmi ces dernières, il est souvent avancé l’idée selon laquelle le versement d’un revenu automatique découragerait les individus à offrir leur travail. De nombreuses études économiques (par exemple, Bowles [1992], Gamel et al [2006]) montrent que tel n’est pas le cas. En particulier, une analyse originale est proposée par Marx et Peeters (2008). Ces auteurs étudient le comportement des gagnants du W4L (Win For Life), un loterie belge dont les vainqueurs perçoivent un revenu à vie. La question est alors de savoir si ces gagnants optent pour l’oisiveté. 

La loterie Win For Life (W4L), une approximation du revenu universel

La loterie belge W4L est un jeu de hasard permettant au vainqueurs (une chance sur un million) de gagner un revenu mensuel à vie de 1000€, montant qui ne sera jamais modifié. Les autres prix sont des montants uniques s’échelonnant de 5 à 2500€. Ces gains ne sont soumis à aucun impôt.

Si cette conception du gain au W4L est proche de l’idée de revenu universel, et permet d’observer le comportement des gagnants en termes de travail, il convient tout de même de souligner quelques différences entre ces deux revenus.  Ainsi pour comparer ces deux concepts, il convient de prendre en compte :

  • La taxation : un revenu universel doit être financé, ainsi les auteurs proposent de prélever une taxe sur le revenu universel. Actuellement, un Niveau de Minimum Garanti (NVG), fixé en Belgique à 613€ (en 2005), en dessous duquel aucune taxe n’est versée. Ainsi, les prestations assurent que toute personne puisse à minima obtenir ce montant. Le revenu universel correspondrait à ce montant de 613€ versé à tous, et il n’y aurait donc plus de prestations supplémentaires.  Bien entendu, moins de personnes bénéficient du NVG dans le système actuel, ainsi le montant des taxes prélevés dans le cadre hypothétique du Revenu Universel serait bien plus élevé que dans le cadre du NVG. Un gagnant au W4L n’aurait que ses 1000€ s’il ne travaille pas.
  • L’inflation : en théorie, la mise en place d’un revenu universel doit prendre en compte l’évolution des prix. Or le W4L est un montant fixe. Ainsi, en 2030, en supposant une inflation moyenne de 2%, le revenu universel dépasserait le montant du W4L (1006€ contre 1000€ au W4L).
  • La composition du ménage : Rapprocher un revenu universel du W4L peut se concevoir pour une personne célibataire, mais évidemment, la probabilité que les deux membres d’un couple gagnent le W4L est quasi nulle. Ainsi, le montant perçu n’est pas le même que dans le cas d’un revenu universel. Ainsi le comportement adopté en cas de célibat peut être différent dans un couple, notamment selon que les deux personnes travaillent ou une seule.

Un exemple imaginaire : Anna gagne au W4L

Supposons qu’Anna travaille à temps plein et gagne un revenu brut de 2500€/mois. Elle paie une taxe de 50% sur le salaire, et perçoit ainsi un revenu net de 1250€/mois. Elle gagne  au W4L. Elle perçoit désormais chaque mois 2250€. La question est alors la suivante : que fera Anna ? Plusieurs options s’offrent à elle : ouvrir sa propre entreprise, décider d’arrêter de travailler, ou réduire son temps de travail.

Si Anna a toujours rêvé d’ouvrir sa propre boutique, il est clair qu’en ayant un revenu de 1000€/mois (W4L), bien supérieur au minimum vital, il se peut qu’elle se lance dans l’aventure. En revanche, rien n’est plus sûr si elle ne perçoit que le Revenu Universel de 613€. Elle peut juger le montant insuffisant. En résumé, si un individu W4L ne se lance pas dans l’entrepeunariat, il y a peu de chance qu’il s’y lance avec un Revenu Universel inférieur.

La deuxième possibilité est de cesser le travail. Anna peut se contenter de ses 1000€, lui permettant de survivre aux besoins primaires. Le corollaire est que si une personne décide de continuer à travailler en ayant ses 1000€, il a de fortes chances qu’elle continue à travailler avec un Revenu universel inférieur.

Enfin, Anna peut également décider de simplement réduire son temps de travail. Supposons qu’elle travaille 4 jours sur 5 dorénavant. Son revenu brut serait de 2000€ (4/5ème de 2500€), moins 1000€ de taxes (50% du revenu brut), soit un revenu net de 1000€. Au final, en ajoutant les gains de la loterie, elle gagnerait 2000€/mois. On peut penser que l’incitation à réduire son travail est forte. Néanmoins, si elle décide de maintenir son temps de travail en présence du W4L, on peut penser qu’elle le maintiendra également en présence du Revenu Universel.

Imaginons qu’Anna était marié à Joël au moment où elle gagne au loto. Elle peut décider de conserver ses 1000€, et l’on retrouve les situations ci-dessus. Mais elle peut également partager ce montant. Dans ce cas, on peut à nouveau considérer que face aux trois situations (Entrepreunariat, Arrêter le travail, Réduire le temps de travail), on ne peut inférer la conséquence. Néanmoins, selon le cas, le choix d’Anna dans le cas d’un W4L permet d’en inférer son choix en cas de Revenu universel (qui est inférieur au W4L).

Le tableau ci dessous indique le choix que devrait faire Anna en cas de revenu universel selon le choix qui est fait en cas de gains W4L, selon qu’elle soit célibataire ou en couple.

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Lecture : si Anna décide de ne pas arrêter de travailler lorsqu’elle gagne le W4L, on peut penser qu’elle n’arrêtera pas de travaille en gagnant un revenu universel, en étant célibataire. En couple, le choix demeure inconnu.

Ainsi, l’étude des gagnants au W4L permet d’éclairer le comportement des individus dans certains cas, si l’on mettait en place un revenu universel.

Résultats empiriques

Un questionnaire a été adressé aux 189 vainqueur du W4L de 2004. Au final, 84 personnes ont répondu à ce dernier. Les résultats distinguent le moment où l’individu gagne à la loterie, et le moment où est mené l’enquête. Il y est distingué le structure du ménage (célibataire, couple où les deux travaillent, couple ou un seul travaille).

Au final, très peu de changements suite aux gains

L’enquête montre que les individus modifient très peu le comportement vis à vis du travail suite aux gains du W4L. Concernant le fait d’arrêter le travail, seule une personne parmi les 14 célibataires a cessé de travailler. Dans un couple où l’un travaille, personne n’a cessé de travailler. 4 personnes ont cessé de travaillé parmi 41 dans un couple où les deux travaillent. Par ailleurs, les gains aux W4L n’ont suscité aucun esprit d’entreprise. Enfin, très peu de personnes ont réduit leur temps de travail : 4 parmi les 41 dans les couples où les deux travaillent et 1 parmi 11, dans les couples où un seul travaille.  Ainsi, on est amené à penser que le versement d’un Revenu Universel, d’un montant inférieur à celui du W4L conduit la plupart des individus à ne pas arrêter le travail, à ne pas développer l’esprit d’entreprise, ni à réduire le temps de travail.

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Des résultats à prendre avec précaution

Il serait rapide d’en déduire que le Revenu Universel n’introduit aucun changement sur l’offre de travail, simplement sur l’observation des comportement des vainqueurs de loterie. Il existe en effet plusieurs limites à cette étude. Pour n’en citer que deux :

  • L’analyse se focalise sur les changements de l’offre de travail suite aux gains du W4L. Mais le non-changement pourrait également résulter du gain. En effet, on peut également penser qu’une personne ayant un emploi mal rémunéré, inintéressant, finirait par quitter son emploi au bout d’un moment. Mais si cet individu perçoit dorénavant un revenu universel supplémentaire, il peut décider de conserver son emploi, et accepter le fait qu’il soit mal payé.
  • Une autre limite concerne l’aspect temporel. En effet, les auteurs analysent le comportement relativement récent des vainqueurs du W4L. Or, l’offre de travail doit davantage s’appréhender sur du long terme. Faire évoluer sa propension à travailler prend du temps, l’adaptation ne se fait pas instantanément.

Bibliographie

  • Bowles, S. (1992) « Is income security possible in a capitalist economy? An agency-theorituc analysis of an unconditional income grant » European Journal of Political Economy, vol.8, pp 557-578
  • Gamel, C., Balsan, D. & Vero, J.(2006) « The Impact of basic income on the propensity to work: Theoretical issues and micro-econometric results » The Journal of Socio-Economics, vol.35, pp 476-497
  • Marx, A. &  Peeters, H.(2008) « An unconditional basic income and labor supply: Results from a pilot study of lottery winners » The Journal of Socio-Economics, vol.37, pp 1636-1659
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