Les pays du Sud de l’Europe doivent-ils quitter la Zone Euro ?

Depuis la crise des dettes souveraines en Europe, nombreux sont ceux ayant avancé l’idée selon laquelle certains pays de la zone Euro devraient quitter cette dernière. Evidemment, on pense essentiellement aux pays du sud de l’Europe, et souvent l’argument en faveur d’un tel départ serait même louable pour les pays évincés. En effet, ces derniers auraient ainsi l’opportunité de reprendre leur monnaie, et ainsi le contrôle de leur politique monétaire. Ils pourraient in fine retrouver une compétitivité externe via une dévaluation, la croissance et l’emploi seraient par conséquent de retour. Bref, ces pays auraient tout à gagner à sortir de la zone Euro.

Bien que ces considérations peuvent largement être remises en cause, notamment en évoquant le risque d’explosion de la dette consécutive à la dévaluation,  la question de la sortie de la zone Euro a fait l’objet de nombreuses analyses dans différentes directions. Par exemple, Proctor (2006), Athanassiou (2009), Dor (2011) and Thieffry (2011) se sont essentiellement focalisés sur le plan institutionnel et légal de la possibilité de sortie d’un pays de la zone, et en montrent les difficultés. Eichengreen (2010) soutient que les problème de réintroduction d’une monnaie nationale, sur les plans technique et légal, ne sont pas insurmontables. Néanmoins, il ajoute également que cela ne s’effectuera pas sans aucunes difficultés, qu’il ne faudrait surtout pas sous-estimées. Enfin, une approche intéressante est produite par Cooper (2012). L’auteur préconise que les pays qui ne respectent pas une discipline budgétaire doivent être sanctionnés par une exclusion de la zone Euro. Néanmoins, la gouvernance actuelle de la zone ne permet pas de mettre en place cette stratégie d’éviction, et rend ainsi la menace de sortie peu crédible.

La présence d’un secteur informel dans les pays du Sud

En définitive, ce sont essentiellement les aspects techniques et institutionnels de la sortie de la zone qui ont été évoqués. En revanche, peu de travaux se sont intéressés aux conséquences macroéconomiques de l’éviction d’un pays de la zone Euro. Bien entendu, énormément de champs sont alors à approfondir : le rôle de la politique monétaire, les conséquences sur la politique budgétaire, les répercussions sur les marchés financiers, les modifications des échanges intra-communautaire, etc. Toutefois, ces analyses ne peuvent ignorer un aspect important qu’est le fonctionnement du marché du travail, comme l’ont montré en particulier Barbier, De Palma et Diana (2014). En effet, il est d’ores et déjà bien connu que les conséquences d’une politique macroéconomiques sont fortement dépendantes de la structure du marché du travail. Ces auteurs tentent d’analyser ainsi les répercussions d’une sortie de la zone euro d’un pays en y intégrant un élément clé du marché du travail : la présence de travail informel. On peut entendre ici par travail informel toutes les activités qui échappent au regard et à la régulation de l’Etat. On peut notamment penser au « travail au noir », même si l’on ne doit pas résumer l’emploi informel au simple travail non déclaré. A cette fin, on renvoie le lecteur à une définition bien plus étayée du travail informel fournie par l’Organisation Internationale du Travail.

Dans ce contexte, de nombreux auteurs ont montré l’importance du travail informel, dans différentes économies, et qu’ainsi, on ne peut ignorer cet élément du marché du travail dans les analyses. Cette caractéristique est notamment présente dans les pays du sud de l’Europe, comme le confirment Pouliakas and Theodossiou (2010). Ainsi, la Grèce, l’Italie, le Portugal ou l’Espagne sont caractérisés par un marché du travail dual : un secteur formel et un secteur informel très développé, comparativement aux autres économies européennes (à l’exception peut-être de l’Irlande). Des estimations de l’importance du secteur informel sont évidemment à prendre avec beaucoup de précautions, tant la mesure de l’économie souterraine est difficile à effectuer. Néanmoins, Hazans (2011) a réalisé un travail empirique mesurant l’importance du secteur informel selon les pays européens. Le graphique ci-dessous montre que dans les pays du Sud l’emploi informel est nettement plus développé que dans les autres pays. Au sud de l’Europe, ce dernier pèserait entre 20% et 53% de la force de travail totale. Dans les autres régions européennes, le travail informel serait inférieur à 20% (à l’exception de l’Irlande, de la Pologne et du Royaume-Uni).

Secteur informel par zone

Secteur informel par zone

Les conséquences macroéconomiques d’une sortie de la zone Euro

Si l’on intègre l’idée que les marchés du travail des pays du Sud sont fortement segmentés (secteurs formel et informel), la question est alors de savoir quelles serait les conséquences d’une sortie de la zone des pays du Sud, subissant une dévaluation de leur monnaie. Barbier, De Palma et Diana (2014) ont alors montré que les répercussions seraient très négatives, pour tous les pays (de la zone et hors zone).

Concernant les pays quittant la zone, ces derniers subiraient une inflation, notamment due à la dévaluation de leur monnaie nationale, et au fait qu’ils importent des biens en provenance de pays de la zone, leur coutant désormais plus chers. Par ailleurs, la production de ces pays diminuerait car la contraction de la demande des consommateurs affecterait bien entendu les biens des pays de la zone, mais également les biens nationaux. Ce ralentissement de la croissance se solderait in fine par un accroissement du chômage, et donc indirectement par l’accroissement du travail informel. Evidemment, cela générerait également une pression à la baisse sur les salaires (du secteur formel et informel), alimentant eux-même la réduction de la demande de biens et services des consommateurs.

Du coté des pays restant dans la zone, les résultats ne sont guère plus réjouissants. En effet, les consommateurs de la zone se tourneront davantage vers les biens produits par les pays hors zone, ce derniers étant moins coûteux. Cette baisse de la demande de biens de la zone conduira les producteurs de la zone à diminuer leur prix de vente. Evidemment, cela renchérira le coût du travail, et donc le chômage se développera.

Pour conclure, si l’on prend conscience que nos économies européennes sont interdépendantes notamment via les échanges de biens et services, que les marchés du travail sont très hétérogènes et présentent des caractéristiques particulières, telles que par exemple, la présence de secteur informel dans les pays du Sud, il nous faut bien réfléchir à la solution de l’éviction. Celle-ci ne peut être efficace pour personne. En effet, les conséquences macroéconomiques sont négatives pour tous les pays : déflation, chômage, effondrement de la croissance, développement du travail informel seraient à prévoir. Si l’on ajoute à cela, toutes les conséquences financières (marchés financiers chaotiques), budgétaires (explosion des dettes souveraines), et monétaires (spéculation sur l’Euro), il semble qu’il vaille mieux essayer de trouver une solution permettant à tous de rester dans la zone Euro.

Références

  • Athanassiou, P., 2009.Withdrawal and expulsion fromthe EU and EMU. European Central Bank Legal Working Paper Series. 10
  • Barbier, A., De Palma, F., Diana, G., 2014. Why should Southern Economies stay in the Euro Zone ? The role of labor markets. Economic Modelling, 43, pp. 201–208
  • Dor, E., 2011. Leaving the Euro Zone: A User’s Guide. IESEG School of Management, Working Paper Series.
  • Eichengreen, B., 2010. The breakup of the euro area. In: Alesina, A., Giavazzi, F. (Eds.), Europe and the Euro. The University of Chicago Press, pp. 11–51.
  • Pouliakas, K., Theodossiou, I., 2010. Differences in the job satisfaction of high-paid and low-paid workers across Europe. Int. Labour Rev. 149 (1), 1–19.
  • Proctor, C., 2006. The future of the euro: what happens if a Member State leaves? Eur. Bus. Law Rev. 17 (4).
  • Thieffry, G., 2011. Thinking the probable: the break-up of Monetary Union. J. Int. Bank. Law Regul. (3), 103–104.
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